Emmanuel Macron

Échange avec Emmanuel Macron à VivaTech 2023

14 juin 2023

Technologie & Politique
Illustration de Emmanuel Macron

Introduction et accueil

Maurice Lévy

Monsieur le Président de la République, nous sommes très heureux de vous accueillir à VivaTech et nous vous sommes particulièrement reconnaissants de votre visite. Si LVMH, Les Échos ou Publicis ont permis de façonner VivaTech et d'en faire, grâce à ses partenaires comme Orange, BNP Paribas, La Poste ou Google, l'extraordinaire événement qu'il est devenu, nous n'oublions pas que c'est en grande partie grâce à vous que nous existons. J'étais venu vous voir alors que vous étiez ministre de l'Économie à l'automne 2015. Vous m'avez encouragé et même poussé. Vous n'avez cessé depuis de soutenir les entrepreneurs et les innovations. Vous considérez VivaTech comme votre bébé et vous nous avez fixé des objectifs ambitieux, comme celui de dépasser le CES. Ce fut le cas l'année dernière en nombre de visiteurs. Le vrai juge de paix sera cette année et vous ne serez pas déçus. Grâce à votre travail et au soutien de tous, VivaTech est devenu le lieu de rencontre de toutes les entreprises et des stars de la tech. Paris est devenu le phare de l'écosystème des startups. La France est devenue numéro un en Europe en création de startups devant le Royaume-Uni. Toutes nos startups vous le doivent, tout comme nous vous devons les décisions qui conduisent au plein emploi. Cet objectif qui semblait être une utopie est désormais à portée de main. Le succès de Choose France et les records d'investissement étranger témoignent de la confiance des grands investisseurs mondiaux. À VivaTech, nous ressentons l'amélioration de l'image de notre pays dans la recherche, l'innovation et l'intelligence artificielle. Les entrepreneurs français sont prêts à s'engager à vos côtés pour la souveraineté industrielle et numérique. David Barroux va maintenant mener cette session.

Présentation des intervenants

David Barroux

Bonjour à toutes et à tous. Monsieur le Président, asseyez-vous. Je vais demander aux quatre startuppeurs qui m'accompagnent de bien vouloir me rejoindre sur scène : Tatiana Jama, Laurence Grand-Clément, Gilles Rayet et Arthur Mensch. La règle du jeu n'a pas changé : un président prêt à répondre à des questions posées par des startuppeurs qui symbolisent la réussite de la French Tech. Gilles est le patron d'Actronika, une entreprise de hardware travaillant dans la réalité virtuelle qui a lancé une veste, Skinetic, permettant de ressentir le toucher dans un monde virtuel. Tatiana est une startuppeuse en série qui a co-créé Sista pour aider les femmes dans l'écosystème des startups et a lancé un fonds de 100 millions d'euros. Laurence Grand-Clément a créé Anyware, qui fabrique des stations d'hydrogène autonomes et compactes. Elle a également traversé deux fois des océans à la rame. Enfin, Arthur Mensch dirige Mistral, avec l'ambition de démontrer que la France peut réussir sur le marché de l'intelligence artificielle. Arthur, je vous passe la parole pour une question sur votre domaine de compétence.

Intelligence Artificielle et Souveraineté Européenne

Arthur Mensch

Merci beaucoup pour l'invitation, Monsieur le Président. Les nouvelles méthodes d'intelligence artificielle vont révolutionner la productivité en entreprise. Elles nécessitent d'énormes investissements matériels et logiciels. La France et l'Europe ne peuvent pas se permettre de dépendre trop de leurs partenaires sur une technologie aussi importante. Comment la France et l'Europe envisagent-elles de permettre l'émergence de champions européens ? Par ailleurs, nous craignons que la régulation discutée au Parlement européen ne gêne l'innovation. Comment cela peut-il évoluer dans le bon sens ?

Emmanuel Macron

Merci beaucoup. Il y a cinq ans, nous lancions la première stratégie d'intelligence artificielle reposant sur le rapport de Cédric Villani, avec un investissement d'un milliard et demi d'euros. La France est aujourd'hui leader en Europe continentale, bien que les Britanniques conservent une avance. Cependant, les États-Unis et la Chine vont beaucoup plus vite que nous. Notre priorité est de faire de l'accélération pour la recherche et l'innovation tout en participant à une régulation intelligente. Le pire scénario serait une Europe qui régule sans créer de grands champions. Nous voulons doubler le nombre de formations et faire émerger cinq à dix clusters d'IA, pour un montant de 500 millions d'euros, afin d'avoir des références mondiales. Concernant les capacités de calcul, nous investissons 50 millions d'euros pour quadrupler les capacités du supercalculateur Jean Zay et 250 millions dans le calculateur Exascale pour 2025. Nous voulons bâtir une infrastructure compétitive en utilisant notre avantage nucléaire pour fournir une énergie décarbonée. Nous soutenons l'open source et le développement de modèles propres. Nous allons lancer un challenge sur l'IA d'usage général avec 40 millions d'euros de fonds publics pour attirer les meilleurs projets et créer un effet d'entraînement avec le privé. Enfin, nous allons créer des bases de données en langue française pour éviter les biais anglo-saxons et soutenir l'écosystème avec un fonds d'amorçage de 50 millions d'euros opéré par Bpifrance.

Arthur Mensch

Oui, je pense que ce sont de bonnes premières étapes effectivement.

Emmanuel Macron

Il faut aller plus loin. Le deuxième axe est de savoir comment l'État peut tirer profit de l'intelligence artificielle pour être plus efficace, par exemple dans le traitement des données administratives ou judiciaires. Nous lancerons une mission pour étudier les impacts économiques et sociaux de ces technologies afin d'éviter les réticences et nourrir le débat public. Le troisième axe est la régulation. Nous voulons bâtir une doctrine adaptée à l'innovation en collaboration avec le monde académique et les industriels. Nous devons accélérer l'open source et avoir des modèles de langage européens compétitifs pour que notre régulation soit effective. Nous voulons imposer la transparence sur les contenus générés par IA et effectuer des tests pour éviter les biais discriminatoires. Le cadre de régulation doit être international, via l'OCDE, pour éviter les biais géographiques.

Réindustrialisation et Mobilité Hydrogène

David Barroux

Nous allons aborder le sujet de la réindustrialisation. Laurence veut contribuer à la réindustrialisation de la France et a une question sur l'accès aux fonds pour accélérer.

Laurence Grand-Clément

Monsieur le Président, nous fabriquons des stations hydrogène compactes et autonomes pour accélérer le déploiement de la mobilité hydrogène, vecteur de décarbonation. Nous existons depuis un an et demi et produisons une station par mois grâce au soutien de l'ADEME, de BPI et de la région Île-de-France. Nous avons l'ambition de devenir une licorne industrielle, mais il y en a très peu aujourd'hui. Pouvez-vous nous donner des raisons de croire que la France est le bon pays pour nous face aux Américains, alors que nous avons des difficultés à recruter des techniciens pour déployer une industrie française de l'hydrogène ?

Emmanuel Macron

Bravo pour vos ambitions. Nous nous concentrons désormais sur les startups industrielles, plus capitalistiques. Avec France 2030 et la BPI, nous accompagnons le développement de sites industriels, notamment dans l'hydrogène, et nous finançons la formation des talents nécessaires. Nous lançons aujourd'hui le programme French Tech 2030 avec 125 lauréats qui bénéficieront d'un accompagnement spécifique de l'État, incluant des financements et une aide à la recherche de nouveaux marchés. Ces entreprises sont réparties dans toute la France et comptent un tiers de dirigeantes. Nous voulons créer des leaders technologiques capables d'industrialiser des ruptures technologiques.

Financement, Parité et Fonds Tibi 2

David Barroux

Pour faire des licornes, il faut aussi du financement privé. Tatiana a une question sur le financement et la cause des femmes.

Tatiana Jama

Monsieur le Président, vous avez fait de l'égalité entre les femmes et les hommes la grande cause du quinquennat. Sur les dix dernières années, la part des fonds levés par des femmes entrepreneurs n'est que de 2 %. Par ailleurs, deux tiers des fonds levés en Europe proviennent d'investisseurs américains, ce qui pose des questions sur notre souveraineté. Comment faire pour que notre tech soit financée massivement par des fonds français et européens à toutes les étapes de croissance, et comment inciter à investir davantage dans les femmes entrepreneurs ?

Christophe Jakubyszyn

De l'argent pour les femmes.

Emmanuel Macron

Il n'y a aucune fatalité au manque de parité. C'est un problème multifactoriel lié notamment à la faible féminisation des filières d'ingénieurs et de sciences. Nous travaillons à changer cela en mettant en avant des modèles de réussite et en demandant des comptes aux fonds d'investissement sur leur taux de féminisation. Concernant le financement, l'attractivité des fonds étrangers est une chance pour notre écosystème. Nous ne voyons pas cela comme un ennemi de notre souveraineté, bien au contraire.

Christophe Jakubyszyn

Mais comment fait-on pour avoir plus de financement français ?

Emmanuel Macron

Il faut intensifier nos efforts. Nous devons aider les entrepreneurs à réussir pour qu'ils deviennent eux-mêmes des business angels. Nous créons une génération d'entrepreneurs qui réinvestissent dans l'écosystème grâce aux réformes fiscales de 2017. Le problème majeur est que l'épargne en Europe est concentrée dans l'assurance-vie et les banques, avec des régulations qui brident l'investissement en fonds propres. Nous avons mobilisé 6 milliards d'euros via les fonds Tibi 1, ce qui a permis de générer 30 milliards d'investissements dans des secteurs clés.

Christophe Jakubyszyn

C'était Tibi 1. Ce que les gens attendent maintenant, c'est Tibi 2.

Emmanuel Macron

Je vous annonce le lancement du fonds Tibi 2. Nous avons d'ores et déjà sécurisé 7 milliards d'euros auprès des investisseurs institutionnels, avec un objectif de 10 milliards, pour mobiliser jusqu'à 40 milliards de financements au total.

Emmanuel Macron

Nous lançons une nouvelle génération de fonds Tibi 2 pour la deeptech et l'énergie. Pour encourager les investisseurs, nous allons retenir les propositions du rapport de Paul Midy, notamment la refonte du dispositif fiscal des jeunes entreprises innovantes (JEI) pour accélérer l'investissement dès l'early stage.

Christophe Jakubyszyn

Tatiana, je vais laisser Gilles poser sa question.

Tatiana Jama

Tibi 1 était sur le growth, Tibi 2 sera-t-il aussi sur l'early stage ?

Emmanuel Macron

Oui, une partie des propositions du rapport Midy permettra des encouragements fiscaux. Nous allons aussi créer des mécanismes avec BPI pour faire du co-investissement sur l'early stage.

Relocalisation et Souveraineté Industrielle

Christophe Jakubyszyn

Gilles, vous vouliez poser une question sur la difficulté de fabriquer en France.

Gilles Trystram

Monsieur le Président, nous travaillons sur les technologies immersives et le sens du toucher. Nous produisons actuellement à l'étranger, ce qui me chagrine. Comment la France peut-elle protéger les avancées de nos startups dans ce contexte de difficultés d'exécution et de financement ?

Emmanuel Macron

Pourquoi êtes-vous allé produire à l'étranger ?

Gilles Trystram

En France, nous trouvions peu d'entreprises capables de répondre à nos besoins. Nous faisons face à une disparition de compétences dans certains savoir-faire.

Emmanuel Macron

Lesquelles, concrètement ?

Gilles Trystram

L'électronique et le textile. Pour obtenir un coût compétitif et ne pas se faire copier, nous avons dû aller à l'étranger en attendant de pouvoir revenir vers une production française.

Emmanuel Macron

C'est l'histoire de trois décennies de désindustrialisation, mais nous retournons la situation. Nous avons recréé 300 entreprises et des milliers d'emplois industriels en cinq ans. Pour être compétitifs, nous agissons sur l'énergie, le travail et le capital. Nous encourageons la relocalisation par l'innovation et la décarbonation, comme dans le secteur textile ou pharmaceutique. En maîtrisant la chaîne de valeur et en investissant via France 2030, nous sécurisons notre souveraineté industrielle. Votre secteur peut bénéficier de ces guichets pour relocaliser une partie de la production.

Industries Culturelles et Métavers

Christophe Jakubyszyn

Le temps presse.

Emmanuel Macron

Un point clé est notre stratégie pour les industries culturelles et le métavers. Nous lançons un appel à projets de 200 millions d'euros dans le cadre de France 2030 pour la culture immersive et le métavers. L'enjeu est de protéger notre souveraineté et le droit d'auteur. Si nous laissons des acteurs étrangers développer ces technologies, nos artistes seront dépossédés. Cet appel à projets aidera des champions comme vous à développer des technologies en hardware et software pour sécuriser notre avenir culturel et technologique.

Conclusion

Christophe Jakubyszyn

Monsieur le Président, merci. Je vous donne rendez-vous l'année prochaine.

Emmanuel Macron

Merci beaucoup. Bien que le contexte soit plus difficile, c'est dans ces moments qu'il faut redoubler d'énergie et d'innovation. VivaTech est une réussite formidable qui s'appuie sur la vitalité de notre écosystème. Nous fêtons aussi le dixième anniversaire de la French Tech. Nous avons tout pour gagner et les annonces d'aujourd'hui doivent nous permettre d'accélérer. Merci à tous.